Introduction

À environ 4 km au nord-ouest de Saint-Malo, la jolie ville corsaire de Bretagne, il est une île, pas beaucoup plus grande qu’un rocher, quasi accroupie dans la baie éponyme, composée d’une grande entrée de la Manche entre côte ouest de la presqu’île du Cotentin et la partie nord Bretagne : c’est Cézembre, la plus importante des îles de la baie de Saint-Malo.

Allongée en direction sud-ouest nord-est, le point le plus haut y atteint 38 mètres, sur une longueur d’environ 700 mètres pour une largeur d’environ 200 mètres, et une superficie d’environ 12 hectares, dont seulement 10% fréquentable1, et 1,8 km de côte.

Le côté sud possède une plage de sable fin, donnant de l’espace à la typique jetée en pente, juste en face de la cité corsaire, tandis que les côtés est, nord et ouest sont rocheux et inaccessibles de la mer. Elle est naturellement protégée par les courants marins de 10 nœuds et des marées de forte amplitude.

Elle est complètement désertée, sauf pour la clientèle du restaurant, lui même assorti de chambres disponibles; le tout ouvert pendant l’été. En parcourant la côte de Pointe du Grouin, près de Cancale, jusqu’ au Cap Fréhel, l’île reste toujours visible, basse et nue, à l’horizon.

Durant l’été du 1944 une garnison mixte de militaires allemands et italiens s’est opposée ici, combattant âprement , à l’avancée des Forces Alliées en Normandie.

L’île a été soumise à un furieux bombardement aérien et naval, gagnant ainsi un terrible record: la terre la plus bombardée en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, plus que Stalingrad, totalisant un exploit de 20.000 bombes larguées sur environ 12 hectares dans moins qu’un mois.

De plus, un déluge de feu a été versé sur la terre déjà meurtrie par les bombes, à travers d’énormes quantités de napalm, récemment utilisé en Europe, mais jamais d’une façon si extensive.

Les traces de cette catastrophe sont encore visibles aujourd’hui, l’île restant encore infestée d’engins non explosés à ce jour, soit plus que 70 ans après la fin de la guerre.

Paysage nu, bunkers endommagés, armes détruites ou même fondues par la chaleur, environ 2000 cratères, dont certains énormes, les sources d’eau complètement desséchées , témoignent de la fureur destructrice de la guerre qui a été menée sur cette île.

Y sont maîtres, avec des cris rauques et menaçants, les goélands et mouettes de toutes tailles , véritables et tranquilles seigneurs de l’île. Quant aux humains, il ne leur reste que deux plages de sable doré.2

Cézembre aujourd’hui (Septembre 2015)

L’impression qu’éprouve le voyageur qui se rend sur l’île à bord du bateau public, dans une journée d’été calme, est celle d’ une paix totale, au vu d’un quai qui serpente entre deux plages de sable blanc, presque désertées, d’un ciel bleu sillonné par les mouettes qui suivent le bateau, dans l’espoir de quelques bouchées de nourriture, prodiguant leurs cris aigus, et d’une mer aux reflets toujours plus verts au fur et à mesure que s’approche la jetée.
On pourrait s’attendre à une île totalement stérile, mais ça n’est pas le cas : une végétation basse constituée d’ajoncs et de quelques rares arbres réussissent à recouvrir la quasi-totalité du dur granit de l’île, martyrisé par des tonnes d’explosifs, voire de napalm et de phosphore blanc.
Au sommet, comme témoins silencieux d’une tragédie passée, on peut observer les vestiges rouillés d’ armes lourdes, éparpillés d’un bout à l’autre de Cézembre. Le canon antiaérien de 75 mm qui se dresse sur le côté ouest de l’île présente un tube plié d’une façon obscène par la chaleur du napalm et rappelle, en apparence, l’image d’un boxeur quelque peu « groggy ».
Une pancarte jaune, équipée d’un crâne grimaçant, met en garde les visiteurs imprudents, qui souhaiteraient progresser au sein de l’île, qu’ils y encourent un danger de mort.
La jetée, long serpent de béton, accueille, indifférente, les visiteurs, qui ont le choix de se disperser dans trois directions différentes: à gauche, vers la plage ouest (plus petite), à droite, vers la plage orientale plus étendue, couvrant une surface d’environ trois fois celle de l’ouest, et enfin vers le bâtiment supérieur, accessible par un petit escalier, abritant le seul restaurant de l’île, lié à un autre petit bâtiment avec trois chambres.
Sous un soleil de septembre encore chaud, la mer semble accueillante, faite d’une eau très limpide, continuellement renouvelée par les courants qui encerclent l’île.
Sur le sable, entre les failles de rochers, dont ceux de la falaise, vous pouvez voir en fond de mer, près du rivage, de bizarres agglomérats de pierre et fer rouillés, fils légitimes du rocher de granit et du fer des bombes, générés par la bénédiction tombée du ciel, de napalm et de phosphore blanc. Ils restent les témoins silencieux d’une Apocalypse oubliée, néanmoins peu susceptible de marquer la conscience des nombreux nageurs et vacanciers qui profitent de la plage.
Ne remarquent- ils pas des morceaux plus ou moins grands de métal semi-fondu et horriblement grêlé ? L’atmosphère idyllique qui inspire l’île, éclairée par le soleil magnifique de septembre se fait moindre, dès que le visiteur intègre que, dans le même mois, il y a 71 ans, l’enfer a décidé d’ installer à Cézembre: bombes de l’air, de la mer et de la terre ferme, nuit et jour, presque sans interruption.
Les traces sont visibles partout: bunkers démolis partiellement ou fortement ruinés, aux fers rouillés, hérissés et torsadés sortant du béton, des canons plus ou moins intacts gisant sur le sol, dans l’herbe, tels des animaux abattus, des cratères énormes, (environ 2000 se dit il), causés par des bombardements intenses, des pièces d’armes détruites par les Américains ou par les Allemands avant de se rendre, des encuvements de tir orphelins, à l’exception d’un petit nombre, de leur puissant canon.
Il règne sur cet univers la rouille, qui, année après année, verra effacer les dernières traces ferreuses de ce menaçant univers insulaire.
L’heure de retour est arrivée, et le bateau se rapproche de la jetée. Les visiteurs de l’île montent calmement à bord, en jetant un dernier coup d’œil à la plage désormais déserte, où quelques mouettes se hasardent à une exploration visant à la recherche de déchets.
Dans le silence, seul rompu par le bourdonnement discret du moteur marin, il semble alors percevoir comme un murmure mélangé aux cris de douleur des blessés entassés dans les caves souterraines qui peuplent encore Cézembre.
Peut-être ne sont ce que les cris des mouettes accompagnant le murmure du ressac ? La suggestion des lieux est forte, amplifiée par la prise de conscience des événements passés, appréhendés lors de la visite.
Plus de cinquante morts toujours portés disparus sur l’île, littéralement détruits par le fer et par le feu des ennemis, reposent ici en paix , entourés par la mer bleue de Bretagne.

Un peu d’histoire

Habitée depuis la période néolithique (environ 4000 a.e c.), son nom signifie «la plus haute colline» en langue celtique. À cette époque, elle était liée à la terre ferme, formant la pointe Est de l’estuaire de la Rance, rivière locale3. Une croyance propagée au XIXe siècle par l’abbé François Manet impute à un tsunami, survenu en 709, la responsabilité de la séparation de Cézembre du continent.4
Jusqu’au XVIIe siècle, elle n’a été habitée que par des ermites et des lapins, ces derniers ayant survécu jusqu’à nos jours.
En 1468 les Franciscains français, connus sous le nom de Cordeliers, bâtirent un monastère, suivi par la construction de plusieurs chapelles.
En 1693, une nouvelle attaque anglaise mit fin à l’expérience « religieuse » de l’île et toutes les interventions ultérieures servirent à la transformer en une garnison militaire.
Ceci commença peu de temps après l’attaque britannique, en 16965, sous la houlette de l’architecte de Louis XIV, le marquis de Vauban, grand expert de sièges militaires de villes et de forteresses.
Quatre batteries et deux môles furent les premières œuvres mises au service d’une petite garnison de 130 hommes, dont 80 artilleurs équipés de 6 canons.
En 1720, sont construits des bâtiments servant à la quarantaine des malades et des marchandises suspectes, avant débarquement à Saint-Malo, pour lutter contre l’épidémie de peste faisant alors rage à Marseille.
Dans les années à suivre les défenses militaires sont augmentées par des batteries plus puissantes, un poste de garde est établi sur l’île, principalement à fins de douane.
En 1870, l’île sert de cible sous le feu de canons, et ainsi vont périr les fortifications Vauban. Mais une forte période de tension avec l’Angleterre voisine impose à nouveau la fortification massive de Cézembre.6
En 1899, l’île est interdite aux civils, sauf autorisation de l’armée.
Avant la Première Guerre mondiale, elle se transforme en un camp disciplinaire pour une centaine de soldats de l’armée coloniale et de la marine. Pendant le conflit, l’armée belge aussi va installer une compagnie disciplinaire, suite à l’invasion de la Belgique par les Allemands.
Les côtes rocheuses de l’île sont souvent le théâtre de naufrages, le plus connu intervenu en novembre 1905, étant celui du SS Hilda, un bateau à vapeur britannique de 800 t qui servait la route Southampton-Saint-Malo. Les victimes furent plus d’une centaine, y compris de nombreux agriculteurs bretons qui rentraient à la maison.
En 1929, un poète français, Théophile Briant, parcourut à la nage le bras de mer de 4 km entre Cézembre et la plage de Rochebonne (Saint-Malo) en 2h15.7

La seconde guerre mondiale

Les fortifications et l’armement

L’île fut réarmée en 1939, mais bientôt évacuée par l’armée française avant l’arrivée des Allemands en Juin 1940. Ceux-ci l’occupèrent et la renforcèrent considérablement, de même que les plus grandes villes portuaires sur la côte atlantique, à partir de Juillet ’42, faisant table rase des fortifications antérieures de la fin du XIXe siècle et bâtissant plusieurs bunkers (dont le plus grand, le type M157 de la Kriegsmarine, se développe sur quatre niveaux et est équipé d’une coupole blindée dans laquelle était placé un télémètre de 6 mètres), casemates et des protections d’artillerie. Le béton était de classe B, c’est-à-dire plus épais (au moins 1 m de concret, 3 m en certains endroits) et mieux armé que pour les travaux courants.8
Des fils de fer barbelés, des mitrailleuses et des champs de mines complétaient les défenses anti-débarquement.
Cézembre entra ainsi à part entière, avec 27 fortifications construites par l’Organisation Todt9, comme une partie intégrante du Mur de l’Atlantique, l’imposant système défensif de fortifications côtières, jamais achevé, qui se prolongera pour environ 4.000 km du nord de la Norvège jusqu’à la frontière franco-espagnole, avec 15.000 ouvrages en béton armé (environ 4 œuvres par kilomètre linéaire).
Nommée Ostwall, l’île va devenir l’un des principaux éléments de la Festung Saint-Malo (la forteresse Saint-Malo).
L’armement lourd était composé de 6 vétustes canons de la marine française, 194 mm, modèle 1870, utilisés comme canons ferroviaires10 terrestres par les Français pendant la Grande Guerre, avec une portée de tir de 18 km et des projectiles de 83 kg, tirés avec une cadence de 4 coups par minute.
Les emplacements des canons n’étaient pas protégés par des bunkers, mais par des encuvements en béton armé, pouvant ainsi être tournés à 360° et faire feu dans toutes directions. Des Tobrouk étaient placés en défense de chaque encuvement, et 5 abris blindés de type R622, capables de loger 20 personnes, servaient comme abris du personnel.11,12
Croisant le tir de leurs canons avec ceux de l’île de Jersey, occupée, ils pouvaient non seulement contrôler l’accès au port de Saint-Malo, à travers un canal d’eau profonde13, mais aussi à l’estuaire de la Rance, comme à l’accès à la baie du Mont-Saint-Michel.
La direction du feu était localisée sur la pointe sud-est de l’île. La défense aérienne était fournie par plusieurs canons français 75 mm, modèle 1932, avec une portée de 8 km et cadence de tir de 25 coups par minute.
Au centre de l’île, un canon antiaérien allemand 150 mm tirait des balles éclairantes. Aux deux extrémités, au contraire, deux projecteurs de 150 cm étaient installés.
D’autres canons de calibre plus petit, des mitrailleuses et des bunkers fournissaient une couverture à moyenne et courte distance, en protégeant l’accès à l’île.
Pas moins de 28 calibres différents provenant de 10 pays étaient placés sur l’île.
Toutes les accès terrestres et maritimes furent peuplés de mines.14

La Garnison

Plusieurs casemates servaient à la permanence de la garnison allemande, commandée par l’Oberleutnant (lieutenant) Richard Seuss, composée d’environ 400 hommes, la plupart d’entre eux d’origine Kriegsmarine, encadrés dans la Marine Artillerie Abteilung 608 (Bataillon d’artillerie de Marine 608).15
À partir de ’44, 5316 soldats italiens, ayant survécu à la bataille de Normandie, accompagnés par deux officiers17, arrivèrent à l’île. Vêtus de l’uniforme grise de la République Sociale Italienne, ils s’installèrent sur la pointe sud-ouest de l’île. Plusieurs sources18 accréditent leur origine à partir de la base sous-marine atlantique de Bordeaux, créé en 1940 pour soutenir les sous-marins italiens opérants dans l’Atlantique (BETASOM) et occupée par les Allemands le 9 Septembre 1943, au lendemain de l’armistice de l’Italie avec les Alliés.

Le nombre exact de soldats italiens est inconnu, avec des estimations oscillant entre une douzaine et soixante-dix hommes, pour la plupart des artilleurs de la défense antiaérienne.
Dans le rapport de reddition de l’île, rédigé le 3 Septembre 1944 par le capitaine de l’US Navy Reserve James E. Arnold, on parle explicitement de 67 soldats italiens.19
Trois d’entre eux s’éloignent à la nage de l’île pour atteindre Saint-Malo, bravant les forts courants marins. Mais ils ne font pas un long chemin et sont capturés sur un rocher non loin de Cézembre. Le dimanche soir, le 20 Août, un autre Italien, un chef, parvient à rejoindre à la nage Saint-Malo.
Certaines sources20 parlent aussi de soldats russes21 et géorgiens, une partie des quelques 10.000 Soviétiques recrutés par les Allemands dans les camps de prisonniers.22 Reste incertaine et non confirmée la présence de Marocains et de Polonais.

Les bombardements

En Août 1944, suite à la libération de Saint-Malo par le VIIIe Corps américain, l’île fut lourdement bombardée pendant plus de trois semaines par l’artillerie terrestre américaine, par deux cuirassés britanniques, HMS Warspite et son jumeau HMS Malaya , équipés de canons de 380 mm (15 “) qui envoyaient des projectiles de 1,75 m de long et lourds 875 kg, et par des troupeaux de bombardiers B-24 Liberator. On utilisa aux côtés des bombes classiques, des bombes au phosphore et des bombes au napalm,23,24 causant plus de 2.000 cratères encore visibles, mal camouflés par une faible végétation.25 Le 31 Août, juste à côté de la reddition de la garnison, ce sont encore 18 bombes au napalm du type 150 qui affectent l’île.26
Désormais, ne sont restés debout que quelques bâtiments, pour la plupart détruits ou lourdement endommagés. Un entrepôt de munitions a explosé. L’eau potable est rare, les blessés encombrent les anciens souterrains français, d’abord utilisé en tant que dépôts de munitions,27 et plus de 50 cadavres sont alignés à l’extérieur. D’autres bombardements éliminent toute trace de présence humaine.
Malgré tout, toute demande de reddition est obstinément refusée. Le commandant Seuss est déterminé à garder l’île jusqu’à ce qu’il ne reçoive un ordre contraire par ses supérieurs.28
Mais les communications radio envoyées au commandement qui réside à Jersey ne reçoivent pas de réponse, par crainte des interceptions alliées. Enfin, un projecteur antiaérien est utilisé pour envoyer des signaux morse contre les nuages bas dans le ciel gris, en obtenant finalement une réponse de Jersey.

La situation est critique

Les approvisionnements alimentaires et de munitions, principalement, ainsi que des médicaments et des pièces de rechange, dépendent de petites unités de patrouille FK07, aux ordre de l’Oberleutnant Herbert Grohne29, les seules qui peuvent espérer d’échapper, la nuit, au contrôle très serré des Alliés, couvrant l’itinéraire Jersey-Cézembre en 4 heures. Quelques hommes arrivent pour renforcer la garnison, quelques blessés sont pris à bord pour être transportés à l’hôpital de Jersey.30
Mais la partie nord de l’île, couverte à la vue des Alliés déployés sur la côte malouine, présente des falaises dangereuses rendant très difficiles les débarquements. En effet l’un des bateaux de sauvetage est naufragé. Pas meilleur le sort d’un autre qui, échoué pendant la nuit, réussit à s’éloigner avec la marée montante, mais lequel, jour intervenant, est immédiatement coulé par le feu de l’artillerie ennemie. Les survivants parviennent à nager jusqu’à l’île et à se réfugier dans les bunkers qu’ils avaient quittés au départ.
Un autre bateau FISK parvient à sortir de l’île avec neuf hommes grièvement blessés à bord, mais on ne saura plus rien d’eux. Les Alliés sont conscients des graves difficultés auxquelles se heurte toute la garnison de l’île et essayent à nouveau de les persuader de se rendre. Inutilement. Pas même à renforts de tracts, lancés à profusion sur l’île, avec une invitation à se rendre, ne parviendront ils à faire brèche dans l’obstination de Seuss.
Un autre problème sévit la garnison: les obusiers pour les canons 194 mm et 150 mm, ceux datant de la Seconde Guerre mondiale, ne sont plus disponibles dans toute la France sous occupation allemande.31 Maintenant on tire seulement avec des canons de 20 mm et 75 mm, sur Saint-Malo et ses environs, pour décourager toute tentative de débarquement.32
Des bateaux parvenant de Guernesey arrivent à débarquer des munitions courantes, et partent après que 22 Italiens de la garnison, pas plus les bienvenus à leurs camarades33, soient montés à bord. La situation sur l’île est de plus en plus critique: pour évacuer quarante blessés graves, les défenseurs sont forcés de creuser des marches rudimentaires dans le mur de granit nord pour atteindre une crique. Les morts, enterrés à la hâte dans le terrain rocheux, sont déchirés par les bombes larguées sur l’île; on estime que le sol conserve au moins cinquante corps jamais retrouvés. On décide alors d’éviter l’inhumation sur l’île, en jetant les corps dans la mer, enfermés dans des sacs lestés par des pierres.
En outre, un ancien officier de la garnison, le Leutenant Eckert, est sérieusement blessé et s’ajoute à cela la difficulté de communication avec certains soldats, de langue italienne et russe, dans le bruit continu des bombardements.34
Pendant ce temps, les Américains, après avoir misé sur Brest, décident d’en finir avec l’île, en préparant une opération amphibie avec 28 péniches (LCVP) arrivées par voie terrestre spécialement des plages du débarquement de Normandie.
Du 25 au 27 Août, ont été conduits 1.500 raids aériens, susceptibles même de faire pâlir les pourtant lourds bombardements de Stalingrad!
Le 26 Août, un dépôt de munitions situé sous 3 mètres de béton explose et 3 sur 6 des canons 194 mm sont mis hors de combat.
Les températures atteintes arrivent à fondre le béton et le fer. Aujourd’hui encore, l’île et ses eaux environnantes s’avèrent riches de ces objets étranges, nés de l’union de la roche et de fer fondus ensemble.
Trois autres Italiens réussissent à échapper de l’île à la nage. Les informations fournies aux Américains convainquent ceux-ci d’en finir au plus tôt possible.
Le 30 Août, 75 bombardiers frappent l’île. Le 31 Août, 24 chasseurs-bombardiers P38 déchargent leur cargaison de napalm et de phosphore sur Cézembre, la transformant en un amas de cratères et de colonnes de fumée.
Plus de bombes suivront sous peu, ce qui porte le total des bombes au napalm larguées sur l’île à un total de 176.
Les bombardements navals, alimentés par les 8 canons de 380 mm de chaque cuirassé anglais35, causent de lourds dégâts, en émiettant comme des morceaux de sucre les abris en béton armé.
La garnison est également affaiblie par la maladie de l’île, la diarrhée.

La fin

Les bombardements ininterrompus forcent les soldats à se recroqueviller sur eux-mêmes, plus près du sol, pour éviter d’être jetés contre les murs par les mouvements d’air générés par les explosions. Une poussière épaisse rend l’air irrespirable, en dépit des masques à gaz portés par tous. La porte d’accès se déplace au rythme des explosions. Certains manœuvrent les lourdes portes avec des cordes ou des chaînes afin de minimiser la pression de l’air. Certains Russes sont affectés dans un bunker pulvérisé et brûlent encore vivants.36
Le 1er Septembre, d’autres bombardements anglo-américains arrosent l’île de napalm. De l’îlot de Grand Bé un canon allemand, capturé par les Américains, martèle l’île. La troisième demande de reddition est envoyée à la garnison de 400 hommes, dont 277 blessés, 70 italiens et 25 russes entre eux.37
À 10 heures le colonel French, chef d’une délégation, débarque sur l’île en agitant un drapeau blanc. Seuss refuse une nouvelle fois de se rendre.
Mais un nouveau facteur intervient: les Italiens de la batterie cessent alors d’obéir à leur commandant et lèvent le drapeau blanc, après avoir appris que les blessés ne pouvaient pas être évacués vers Jersey.
En outre, le manque d’eau potable (il faut environ 7500 litres par jour38), rend difficile, sinon impossible, de résister plus longtemps.
Seuss, après avoir reçu une réponse négative à sa demande de se rendre par son supérieur Hüffmeier, commande de détruire les codes, les plans et les émetteurs radio et d’envoyer un dernier message à Q.G. allemand.
Le vice-amiral Hüffmeier, un nazi fanatique, donne finalement l’autorisation de se rendre.
Samedi 2 Septembre 1944, à 9h40, un message en clair annonce la reddition officielle de la garnison.
Un jeune officier de 19 ans, Hahn, n’est pas d’accord: il tourne un pistolet contre soi-même et se suicide.
Tout a été détruit, à l’exception de la nourriture, par ordre du commandant Seuss. Un canon 194 mm échappe à l’ordre de destruction et il est encore visible sur l’île dans toute sa grandeur.
Les soldats sont regroupés sur la petite plage, après avoir jeté à la mer leurs armes.
Seuss demande au colonel J. K. French de séparer les cérémonies de reddition: d’une part ses hommes, de l’autre les Italiens.
Mais autant le commande américain que les forces françaises rendent hommage à ces combattants39, qui ont résisté en conditions inhumaines dans une bande de terre transformée en une sorte d’Apocalypse. Quittent l’île 37640,41,42 survécus43, dont 71 Italiens et 20 Russes, ainsi que 6 blessés graves et 8 corps.44
Une source parle aussi de 12 infirmières allemandes.45
Le lendemain, un rapport de reddition est établi (annexe 1).

Annexe 1

PORT NAVAL AMÉRICAIN – SAINT-MALO

S-E-C-R-E-T

3 septembre 1944

 

De: Officier supérieur de la Marine – Saint-Malo

À: Commandant des ports et des bases américaines, France

Objet: Île de Cézembre – Rapport de reddition.


1. L’île de Cézembre, qui regarde les approches de Saint-Malo, Dinard et le village de pêcheurs de Cancale, se rendit à 09h30, le 2 Septembre 1944. Seize péniches (LCVP) et des éléments de 330e infanterie de la 83e Division sont débarqués sur l’île et font prisonniers le seul officier, un lieutenant de Marine, et trois cent vingt-deux hommes. Quatre de ceux-ci étaient blessés, soixante-sept étaient des Italiens. Il n’y a eu aucune victime de la Marine des États-Unis. Un LCVP a été endommagé et s’est ensablé sur la plage par les vagues lourdes et il doit être considéré comme perdu.
2. Le drapeau blanc de la reddition a été observé à environ 08h00 par les postes d’observation d’artillerie de l’Armée. Le bateau de la reddition avec un représentant (colonel J.K. FRENCH, ndt) du commandant de la 83e Division, le major général Charles Macon, de l’armée américaine, a précédé les autres LCVP et accepté la reddition du lieutenant de marine allemand. Un panneau rouge de reconnaissance de l’aviation a été affiché pour prévenir d’éventuelles attaques de bombardement américaines sur l’île. Les LCVP restant avec les équipages de la marine et les gardes de l’armée ont suivi. L’écrivain et le général Macon, avec leurs partis respectifs, ont fait le voyage envers l’île par mer forte. Une force d’occupation a été laissée sur l’île pour prévenir une possible réoccupation par les forces allemandes présentes dans les îles de la Manche.

3. L’officier commandant allemand a déclaré que les forces armées américaines étaient trop grandes pour lui. Il a blâmé les Italiens de sa garnison pour la reddition et a dit, qu’une fois hissé le drapeau blanc, il n’y avait rien d’autre à faire pour lui. Tout le matériel allemand avait apparemment été détruit et des fusils, des revolvers et d’autres équipements avaient été brisés. Toutes les armes lourdes avaient été touchés par le feu des bombardements américains. La surface de l’île était complètement pleine de cratères et brassée. Malgré les bombardements lourds, l’examen des tunnels sur l’île n’a révélé que de légers dommages à l’intérieur. Les Allemands avaient mis le feu aux dépôts de munitions à l’entrée de deux tunnels.
4. Les officiers et les équipages des petits bateaux ont montré une grande habileté dans la maîtrise de leurs LCVP dans la mer en tempête, permettant ainsi la capture de tous les prisonniers.

James E. Arnold,

Capitaine de la Réserve de la Marine des États-Unis

Annexe 2

LES ARMES46

Type

Notes

Quantité

194 mm TAZ

Modèle 1870/93

Canon français tous azimuts

6

4 cm47 Flak 28
Canon D.C.A. suédois Bofors

2

7,5 cm Flak Modèle 32 (36)
Canon D.C.A. français

DSC_0326

6

15 cm S.K.L Modèle 1917
Canon naval allemand

DSC_0295

1

2 cm Flak 38
Canon D.C.A. allemand

3

2 cm Flak 29
Canon D.C.A. allemand

2

5 cm Granatwerfer 36 Mortier léger (GrWfr)

5

Projecteur 150 cm

2

Annexe 3

LES INSTALLATIONS48,49,50

Type

Notes

Quantité

encuvement protégé (Geschützstellung) pour canons 194 mm

6

M157 Leitstand poste de direction de tir à 3 niveaux

1

M158 encuvement pour canon éclairant de 150 mm

1

S302 dépôt de munitions

6

R622 abri double pour 20 personnes

5

R635 abri

2

Mg Stand emplacement pour mitrailleuse

1

Flakstellung emplacement pour Flak

6

Vf Beobachtung poste d’observation

1

Stellung schweinwerfer emplacement pour projecteur de 150 cm

2

Vf58c Tobrouk pour MG petite fortification enterrée

12

Vf61 Tobrouk GrWfr poste pour Granatwerfer

(mortier allemand)

5

Baraquements pas fortifiés

plusieurs

2 En voulant la visiter avec des bateaux publiques, vous pouvez choisir si partir de Dinard ou de Saint-Malo, avec la Compagnie Corsaire, active d’Avril à Octobre, avec des départs quotidiens en Juillet et Août, dimanche et jours fériés dans les autres mois. On peut également l’atteindre rapidement avec des bateaux de taxi, mais un nombre minimum de personnes est nécessaire pour maintenir le coût tel qu’affiché.

3 Kornicker V., Cézembre. L’île interdite, La Rochelle, La Découvrance, 2008

4 Il n’y a aucune trace d’un tel tsunami sur le site du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières)

6 Kornicker V., Cézembre. L’île interdite, La Rochelle, La Découvrance, 2008

7 Kornicker V., Cézembre. L’île interdite, La Rochelle, La Découvrance, 2008

8 Monsaingeon D., Atlantik Wall, 2008

9 Marion P., Déminage et démineurs en Ille-et-Vilaine et dans les Côtes-du- Nord (1944-1947), Université Rennes 2 – Haute Bretagne, 2012

10 Ramsey Winston G., After the Battle, Issue no. 33, pages 29-37

14 Marion P., Déminage et démineurs en Ille-et-Vilaine et dans les Côtes-du- Nord (1944-1947), Université Rennes 2 – Haute Bretagne, 2012

15 Cox S., The Strategic Air War Against Germany, 1939-1945: Report of the British Bombing Survey Unit, Frank Cass Publisher, London, 1998, page 138

16 Environ 200 spécialistes de l’artillerie, d’après F. M. Puddu, ouvr. cité

17 Kornicker V., Cézembre. L’île interdite, La Rochelle, La Découvrance, 2008

18 Puddu F.M., L’isola che non voleva arrendersi, Storia Militare n. 165, giugno 2007

19 www.fold3.com – Fold3 – Historical military records

Captain USNR Arnold James E., Island of Cezembre – Report on Surrender of., 3 September 1944

20 Otto Koch, vétéran allemand de Cézembre.

21 Ramsey Winston G., After the Battle, Issue no. 33, pages 29-37

22 F. M. Puddu parle d’environ 100 Russes blancs, Freiwilligen, volontaires au service des Allemands.

23 Napalm est un liquide inflammable utilisé en guerre. C’est un mélange constitué d’un agent gélatineux et de pétrole (ou de combustibles similaires), qui génère des températures de 800 à 1200 ° C. Depuis 1980, l’ONU en a interdit l’utilisation contre des civils.

24 Rapport confidentiel de l’US Air Force le 17 Août, 1944: 68 bombes type 165 au napalm larguées à 14h27 sur Cézembre

26 Kornicker V., Cézembre. L’île interdite, La Rochelle, La Découvrance, 2008

29 Ramsey Winston G., After the Battle, Issue no. 33, pages 29-37

30 Monsaingeon D., Atlantik Wall, Monsaingeon, 2008, page 37

31 Ramsey Winston G., After the Battle, Issue no. 33, pages 29-37

32 Ramsey Winston G., After the Battle, Issue no. 33, pages 29-37

33 Kornicker V., Cézembre. L’île interdite, La Rochelle, La Découvrance, 2008

34 Ramsey Winston G., After the Battle, Issue no. 33, pages 29-37

35 Monsaingeon D., PFC Michael A. Vaccaro, D. Monsaingeon, 1995

36 Friedrich Radenberg, vétéran allemand de Cézembre

37 Ramsey Winston G., After the Battle, Issue no. 33, pages 29-37

38 www.bunkerpictures.nl/ , Ile Cézembre. AOK 7, KVA A1, KvGr. Rance, KvUGr. Festung St. Malo, Ile Cézembre, M.K.B. Cézembre / Ostwall, Ra 277.

39 Nouvelle rapportée par plusieurs sources, mais toutes sans aucune confirmation objective.

40 323 hommes, d’après Samuel Eliot Morison, History of United States Naval Operations in World War II.: The invasion of France and Germany, 1944-1945, Little, Brown, and Company, 1957, page 301

41 323 prisonniers, dont 232 Allemands, 71 Italiens et 20 Russes, d’après Brigitte et Denis Lafond, L’Eté des moissons rouges, 2008, page 430

42 323 hommes, d’après le Report After Action Against the Enemy, 1 october 1944, HEADQUARTERS 330TH INFANTRY APO 83, U.S. Army

43 Un officier allemand, 320 hommes, 2 officiers italiens, d’après http://www.ibiblio.org/hyperwar/USA/USA-E-Breakout/USA-E-Breakout-21.html -413-

44 Kornicker V., Cézembre. L’île interdite, La Rochelle, La Découvrance, 2008

45 Gawne J., 1944 Americans in Brittany-The Battle for Brest, Histoire & Collections, 2001

46 Andersen Bő P., Le Mur de l’Atlantique en Bretagne, Editions OUEST-FRANCE, 2011, pages 60-63

47 Les calibres sont indiqués en centimètres pour les armes allemandes, en mm pour celles des Alliés

48 Histomag ’44, Dossier special: Bretagne 1940 – 1944, n° 75 – janvier/fevrier 2012, page 52

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